Une histoire du Louvre au XVIIIe siècle

On a parfois réduit l’art d’Hubert Robert (1733-1808) à ses tableaux de ruines, on oublie qu’il fut également le « peintre du Louvre » du fait de la relation privilégiée qu’il entretint avec lui. Hubert Robert accompagna la naissance du museum national des arts, embryon du musée du Louvre tel qu’on le connaît aujourd’hui. 

A partir d’une série de vues de la Grande Galerie peintes par Hubert Robert, conservées au musée du Louvre, et présentées dans les salles d’histoire du musée -Sully, Entresol- (et en particulier d’une toile de petit format exécutée autour de 1795 la représentant au moment de la première ouverture du museum au public) nous retracerons l’histoire ou une histoire du musée du Louvre au XVIIIe siècle.

Hubert Robert, La Grande Galerie, vers 1795

naissance du musée, principaux repères chronologiques

L’idée d’un « palais élevé à la peinture » traverse tout le XVIIIe siècle, l’expression est du théoricien de l’art Roger de Piles dans Cours de peinture par principes  paru en 1708. Elle est reprise jusque dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert qui paraît en 1765, mais également par le critique d’art Étienne La Font de Saint-Yenne qui milite pour la construction d’une « vaste galerie dans le superbe château du Louvre pour conserver les œuvres qui composent le cabinet des tableaux de sa majesté » (1747). La proposition est mal accueillie, mais elle mène à l’ouverture de la galerie du Luxembourg en 1750, lieu où furent exposées pendant presque trente ans une sélection de peintures provenant du cabinet du roi.

En 1774 Louis XVI accède au trône, il nomme alors Charles Claude Flahaut de la Billarderie compte d’Angivillier au poste-clé de surintendant des bâtiments du roi, personnalité qui sera à l’origine de la création du museum royal. En son sein ses missions sont multiples : il participe à l’inventaire des œuvres du roi, préside aux projets d’aménagements, et contrôle notamment l’enrichissement des collections. La même année en Italie, ouvre le musée Pio-Clementino qui préfigure les actuels musées du Vatican, il faut donc voir sans doute la volonté de la France d’entrer en concurrence aussi avec l’Italie. Des premiers travaux sont menés dans la Grande Galerie du palais du Louvre, mais le contexte politique des années 1780 avec la Révolution interrompt leurs avancements. Il faut attendre 1792 pour voir le projet d’un « palais des arts » relancé. Quelques semaines après la proclamation de la République et de la saisie des bien royaux, l’assemblée vote la création du « museum national » et fait du Louvre un monument national ouvert à tous. Le 10 août 1793, date anniversaire de la chute de la monarchie, dans la précipitation le muséum ouvre officiellement ses portes au public. (une seconde ouverture sera faite en novembre de la même année).

Jean-Jacques Lagrenée le Jeune, Allégorie relative à l’établissement du Muséum dans la Grande Galerie du Louvre, 1783

aménagements successifs de la Grande Galerie

Au XVIIIe le château du Louvre est dans un état d’abandon relatif depuis le transfert de la cour à Versailles (1682), bien qu’il abrite encore le siège de plusieurs académies royales : de peinture et de sculpture, des inscriptions et belles lettres, ou encore des sciences pour ne citer qu’elles. C’est aussi au Louvre, dans le salon carré, que se tenait tous les deux ans le salon de l’académie de peinture et de sculpture. Enfin subsistaient quelques appartements et des ateliers d’artistes dont celui d’Hubert Robert. Des travaux de rénovations sont commencés sous Louis XV puis poursuivis par le compte d’Angiviller. La Grande Galerie est choisie pour accueillir les œuvres, elle prend place dans la « galerie du bord de l’eau », le long de la Seine, édifiée par Henri IV. Il s’agit d’un très très long couloir (plus de 450 mètres de long) qui reliait les appartements du roi au Louvre au palais des Tuileries. Si son aspect du XVIIIe est méconnu, on sait néanmoins qu’une fresque inachevée de Nicolas Poussin ornait son plafond, et qu’elle abritait les plans-reliefs des villes de France, transférées aux Invalides en 1776 en vue de l’établissement du muséum.

Le comte d’Angiviller créa un comité chargé d’étudier l’aménagement de la Grande Galerie avec Hubert Robert et le sculpteur Augustin Pajou qui réceptionnaient/étudiaient/examinaient les projets d’aménagements. De nombreuses propositions furent accueillies, notamment de l’architecte Jacques-Germain Soufflot à qui on doit l’hôtel Dieu de Lyon ou l’église Sainte Geneviève, mais avortés faute d’argent et arrêtés à cause de la Révolution. Au moment de l’ouverture au public en 1793, la perspective de la Grande Galerie n’est animée que par de simples fenêtres de part et d’autre, la lumière est alors jugée peu favorable pour l’admiration des œuvres et plusieurs projets furent proposés pour améliorer ces conditions de visite. Entre 1796 et 1798 d’abord on procéda à l’aménagement de niches et à l’installation de colonnes roses surmontées de bustes, on songea aussi à un éclairage zénithal grâce au percement d’une verrière, vaste projet qui n’aboutit qu’au milieu du siècle suivant.

Hubert Robert, La Grande Galerie en cours de restauration, 1796-1798

constitution et enrichissement des collections

À l’origine, l’idée d’un palais des arts répondait à la volonté d’exposer au public les collections royales alors disséminées dans différentes résidences, et parfois même méconnues faute d’inventaire. L’une des premières missions du compte d’Angiviller nommé surintendant des bâtiments du roi fut d’en établir un, puis de procéder à la restauration et au rassemblement de ces œuvres en un même lieu, puis d’enrichir ces collections en particulier par le biais de la commande. La plus importante concerne la série de statues des grands hommes de la France passée aux plus émérites sculpteurs de l’époque : Antoine Pajou (dont on observe la statue de Bossuet dans le tableau de Jean-Jacques Lagrenée), Jean-Jacques Caffieri… qui devaient rythmer la Grande Galerie, et aujourd’hui exposés au château de Versailles. Il nomine en 1784 les peintres Hubert Robert et Nicolas-René Jollain gardes des tableaux et leur donne un budget pour acheter de nouvelles œuvres. Avec la Révolution les œuvres des propriétés royales et édifices nationaux, c’est à dire églises et couvents, deviennent biens nationaux et sont transférées au Louvre. L’académie royale de peinture et sculpture est dissoute, les morceaux de réception rejoignent le muséum national.

On distingue dans la vue de la grande galerie de 1793-1795, le Mercure volant de Jean Boulogne dit Giambologna, un bronze de la seconde moitié du XVIe siècle ayant appartenu au duc de Brissac et confisquée en 1794 ainsi qu’au second plan l’un des deux vases « cordelier » commandés par le compte d’Angiviller à Pierre-Philippe Thomire et réalisés à la manufacture de Sèvres (l’un des deux fut terminé en 1793). Deux œuvres parmi les dernières à intégrer le museum. A l’ouverture plus de 500 œuvres étaient exposées, elles nous sont connues par le catalogue des objets contenus dans la galerie du muséum français. Les collections furent considérablement enrichis dans les années qui suivirent grâce aux conquêtes napoléoniennes. Les œuvres étaient entassées jusque là dans la Grande Galerie, réparties ni par école ni par chronologie mais par des associations esthétiques subjectives, par harmonie de couleurs en particulier, quelques critiques s’élevèrent contre l’accrochage, et il fallut attendre plusieurs années pour une organisation par écoles. On peut le vérifier une fois encore grâce à une vue d’Hubert Robert (1801-1805) ci-dessous où on reconnaît sur un même mur, l’une au dessus de l’autre une Sainte Famille de Raphaël et une autre d’Andrea del Sarto.

Hubert Robert, La Grande Galerie, entre 1801 et 1805

Le pouvoir mis en place sous la révolution à concrétisé avec l’ouverture du muséum national ouvert à tous le projet d’un palais des arts tel qu’il avait été suggéré dès le début du siècle et entrepris par Louis XVI. Muséum auquel contribua Hubert Robert en tant que membre du comité chargé d’étudier l’aménagement de la grande galerie, garde des tableaux ensuite, puis en tant que conservateur après la révolution. Hubert Robert, dont les vues de la grande galerie, constituent un témoignage visuel unique de l’histoire ou d’une histoire du Louvre au XVIIIe siècle.

Bibliographie sélective

٭ GABILLOT C., Hubert Robert et son temps. Paris, Librairie de l’art, 1892.

٭ SENTENAC Paul, Hubert Robert. Paris, Les Éditions Rieder, 1929.

٭ MEJANES Jean-François, Hubert Robert. Paris, 5 Continents Éditions 2006.

٭ BRESC-BAUTIER Geneviève, Le Louvre, une histoire de palais. Paris, Éditions Assouline, 1995.

٭ GALARD Jean, Promenades au Louvre en compagnie d’écrivains, d’artistes, et de critiques d’art. Paris, Robert Laffont, 2010.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *