Joyce Mansour, l’étrange demoiselle du surréalisme

« Poétesse égyptienne d’expression française » d’après la définition du dictionnaire, Joyce Mansour (1928-1986) fut tout à la fois auteure, collectionneuse et égérie des surréalistes. Le musée du quai Branly lui consacre une toute petite exposition passionnante à ne surtout pas manquer.

Joyce Mansour photographiée par Gilles Ehrmann © D.R.

Poétesse sans tabous ni inhibitions, collectionneuse avisée, personnage clé du second surréalisme, artiste, mère et épouse, tantôt docteur Jekyll et mister Hyde, Joyce Mansour qui se définissait comme une « étrange demoiselle » semble échapper à toute définition figée. Le musée du quai Branly tente d’évoquer toutes les facettes de cette personnalité singulière du XXe siècle. L’accrochage s’appuie sur une partie de la collection d’art de Joyce Mansour, des fragments de sa correspondance avec André Breton et les témoignages de Jean-Jacques Lebel et Jean-Claude Silbermann notamment.

Les portraits de l’artiste par Man Ray ou Gilles Ehrmann disséminés ici et là dans l’exposition montrent une femme d’une beauté troublante, élégamment vêtue, coiffée, maquillée. Un physique en décalage total avec son œuvre : audacieuse, insolente, parfois obscène, « au parfum d’orchidée noire » selon André Breton. Une écriture qu’on imagine cathartique qui traduit les tourments les plus profonds de l’homme et n’épargne aucune vision d’horreur aux lecteurs. Née en Angleterre en 1928, Joyce Mansour grandit en Egypte, elle s’installa en France au milieu des années 1950. Remarquée par le cercle du surréalisme d’après-guerre grâce à sa poésie, Joyce Mansour devint très vite une personnalité-clé du groupe. Elle noua de solides relations avec certains d’entre eux : André Breton, Jorge Camacho… et participa à de nombreuses revues et publications.

À l’initiative d’André Breton, c’est chez elle qu’eut lieu le 2 décembre 1959 le pré-vernissage de l’exposition Éros prévue à la galerie Daniel Cordier. Devant une cinquantaine d’invités triés sur le volet : Philippe Soupault, Julien Gracq, Victor Brauner, Roberto Matta… Jean Benoît exécuta une performance historique au goût de scandale. Après une lecture d’un extrait du testament du marquis de Sade, l’artiste costumé, prothèse phallique en place, visage et corps maquillés s’imprima au fer rouge sur la peau les lettres de SADE à l’occasion du 145e anniversaire de sa mort. On imagine assez mal la performance rejouée aujourd’hui, alors même que le musée d’Orsay et l’institut des lettres et manuscrits célèbrent en grandes pompes l’auteur.

Ulli, figure masculine à poitrine de femme, Nouvelle-Irlande, collection particulière

La relation, platonique semblerait-il, d’André Breton avec Joyce Mansour transparaît de manière explicite dans la proximité de leur collection d’art, qui comporte des catégories d’objets communes. Dans le livre qu’elle consacre à sa belle-mère, Marie-Francine Mansour affirme que « chaque jour, Joyce et André Breton s’adonn[ai]ent à leur rituel : la quête d’objets. Tableaux, antiquités, sculptures, œuvres insolites, créations naïves ou primitives… ils foull[ai]ent dans le bric-à-brac des brocanteurs, aux puces, dans les salles de Drouot ». Les pièces collectées par Joyce Mansour (avec son mari) au gré des envies et des hasards sont souvent chargées de symboles qui semblent faire écho autant à sa vie qu’à son œuvre. Parmi elles, un énigmatique portrait de femme peint par Gabriel Cornélius von Max à la fin du XIXe siècle dont le modèle ressemblait à sa propriétaire selon André Breton.

La collection des Mansour se caractérise ou/et se distingue par la présence simultanée de sculptures dites « primitives » avec une prédilection pour les œuvres d’Océanie (masques malangan de Nouvelle-Irlande, statuettes biwat de Nouvelle-Guinée, figure de l’île de Pâques…), d’oeuvres historiques du surréalisme : une toile de Toyen, une gouache d’Hans Bellmer, une sculpture d’Hans Arp ainsi que des cadavres exquis de 1940-1941, et de l’art contemporain avec en vrac des toiles de Pierre Alechinsky, Jorge Camacho, Henri Michaux (les mêmes qui participèrent à l’illustration de certains de ses recueils) et des sculptures d’Agustin Cárdenas et de Max Ernst en particulier.

On pourrait difficilement imaginer meilleur endroit que le musée du quai Branly pour accueillir trente ans après la mort de Joyce une sélection de la collection du couple Mansour. En sortant on ne manquera pas d’explorer les collections permanentes à la recherches dœuvres similaires. On ne résistera pas non plus à se (re)plonger dans la poésie de celle qui peignait à sa manière avec des mots.


Informations pratiques : Joyce Mansour, poétesse et collectionneuse, du 18 novembre au 1e février 2015. Musée du quai Branly (atelier Martine Aublet), Paris 7e. Ouvert le mardi, mercredi et dimanche de 11h à 19h, jeudi, vendredi et samedi de 11h à 21h. Entrée pour les collections : 9€/7€/0€.

Prolonger la visite : Marie-Francine Mansour, Une vie surréaliste – Joyce Mansour, complice d’André Breton, Paris, Éditions France-Empire Monde, 2014. 260 pages, 21€.

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