L’œuvre du mois #1: John Baldessari

Accessibles à moindre coût – quand elles ne sont pas gratuites –, les artothèques permettent à tout un chacun d’accrocher une œuvre d’art chez soi. Dans la continuité du projet d’artothèque pour Paris soutenu en 2015 est née l’envie de partager les richesses de structures qui demeurent hélas méconnues du grand public. Une fois par mois, ou moins, focus sur une œuvre (empruntée ou non) choisie parmi les collections d’une artothèque française. 

Empruntable à l’artothèque de la Maison du Livre, de l’Image et du Son à Villeurbanne (la MLIS), l’œuvre du mois #1 est une lithographie sans titre de John Baldessari, éditée à 100 exemplaires, signée à la main par l’artiste « Baldessari 95 ». Il s’agit d’une image en noir et blanc, probablement extraite d’un film (le titre reste un mystère, tout comme le nom des acteurs), qui montre en plan rapproché une femme à demi-allongée regardant du coin de l’œil un homme assis ou penché à côté d’elle tenant un objet pour le moins énigmatique dans ses mains. John Baldessari est intervenu sur l’image originale (sur la composition d’abord, vraisemblablement) en insérant grossièrement un cercle de couleur bleue entre les doigts de l’homme.

« A brief history of » : né en 1931 en Californie, John Baldessari est une figure clé de l’art conceptuel (plus particulièrement de la côte ouest américaine, titre qu’il partage avec Ed Ruscha) et plus globalement de la scène artistique contemporaine. Exposé aux quatre coins du monde [ces dix dernières années en France, John Baldessari a été exposé au Carré d’art à Nîmes, au Magasin de Grenoble / au musée d’art contemporain de Lyon et régulièrement à la galerie Marian Goodman-Paris], il a été récompensé en 2009 par un lion d’or à la Biennale de Venise pour l’ensemble de sa carrière. John Baldessari développe depuis plus de 45 ans une œuvre singulière, reconnaissable entre mille. Son travail embrasse les champs de la photographie, de la peinture, de l’installation, de la sculpture, de la vidéo… Malgré les prix que peuvent atteindre ses œuvres aux enchères, de nombreux multiples plus accessibles circulent sur le marché et dans les lieux de diffusion de l’art contemporain, comme les artothèques. La MLIS par exemple en possède deux.

L’acte inaugural de sa carrière consista à incinérer l’ensemble de sa production antérieure à 1966 (Cremation Project, 1970), il explore depuis -entre autres choses- le rapport qu’entretient le texte avec l’image. Maître de l’appropriation, John Baldessari travaille essentiellement à partir de visuels collectés divers (photographies de programmes télé, images d’actualité, publicités, extraits de films, reproductions photographiques d’œuvres…) extraits de sa propre collection. Il demeure célèbre pour ses photographies recouvertes de points colorés. Opérant par découpes, collages ou déplacements, l’artiste perturbe la compréhension des images originales : ainsi modifiées, elles acquièrent une nouvelle signification aux yeux du spectateur.

Bien qu’elle n’appartienne pas à cette série d’œuvres, la lithographie sans titre s’inscrit dans cette continuité (contraste entre le noir et blanc et la couleur, forme ronde). John Baldessari insère entre les mains de l’homme, un rond bleu, pouvant évoquer tout à la fois une boule de cristal, un globe miniature ou un quelconque élément décoratif. Selon sa propre interprétation de l’œuvre, le spectateur pourra à partir des quelques éléments à sa disposition, dérouler l’histoire qui lui plaira (j’y vois pour ma part une séance de divination). L’appropriation de cette image par l’artiste renvoie d’une certaine manière à une marque de censure, légion au cinéma, en altérant volontairement la lecture de l’œuvre originale.


+ ouvrages pouvant être consultés/empruntés à la MLIS : • John Baldessari, From Life, catalogue d’exposition, Carré d’Art – Musée d’art contemporain de Nîmes, 2005 • Initiales n° 02 – Initiales J.B., revue éditée par l’ENSBA Lyon, 2013