Billet d’humeur #2 : le selfie au musée

Le Monde, 20 minutes, Francetv info, Les Inrocks, Europe 1… l’information s’est répandue comme une traînée de poudre le 16 février : les musées américains s’apprêtent à bannir les « perches à selfie » de leurs murs, l’occasion de revenir en quelques lignes sur la pratique du selfie dans les musées.

Entré récemment dans les dictionnaires, le mot selfie désigne un autoportrait photographique pris à bout de bras ou dans un miroir, le plus souvent partagé sur les réseaux sociaux. Sans aller jusqu’à dire comme le Jeu de Paume ici que Vivian Maier ou Claude Cahun pratiquaient l’art du selfie, celui-ci existait bien avant les années 2010. Prisé par les célébrités de tous bords, de Lady Gaga à Barack Obama, la tendance du selfie s’explique entre autres choses par la démocratisation des smartphones et l’essor des réseaux sociaux.

Selfie, même les singes s'y mettent !
Selfie, même les singes s’y mettent !

Facebook, twitter et instagram rencontrent un succès croissant auprès des musées français (264K followers pour le musée du Louvre, 241K pour le Centre Pompidou, 163K pour le musée d’Orsay au moment où est écrit cet article). La plupart des expositions ont désormais leur hashtag dédié, plus ou moins relayé, qui permet de retrouver facilement quand celui-ci ne prête pas à confusion tous les commentaires relatifs à une exposition : #Nikidesaintphalle, #Koons, #Sade dernièrement (l’exemple même de mots-clés fourre-tout). Le Grand Palais a même installé depuis plusieurs années des écrans sur lesquels sont diffusés en continu, sans modération, les tweets postés sur le hashtag, sorte de livre d’or 2.0. Selon une étude réalisée en 2014 auprès de 3400 personnes, partagée par Alain Seban sur twitter, 22% des visiteurs du Centre Pompidou par exemple posteraient un commentaire sur leur visite sur les réseaux sociaux.

À l’initiative de professionnels des musées (les autoproclamés muséogeeks, contraction de geeks et de musée), les hashtags se sont multipliés au point qu’il ne se passe plus désormais une quinzaine sans en avoir un. En ce début d’année, deux d’entre eux ont retenu notre attention : #museumselfie et #lovekoons.

Le 21 janvier 2015 était décrété « journée annuelle du selfie » (rien que ça !), la deuxième du genre, à l’initiative de Mar(lene) Dixon, muséogeek britannique influente. #Museumselfie consiste à poster sur les réseaux sociaux, twitter et instagram principalement, un selfie pris dans un musée, sans autres conditions. À quoi ça sert ? On ne sait pas vraiment, le flot discontinu de messages et d’images, jusqu’à l’overdose (27259 tweets postés en un jour), serait censé faire venir les visiteurs « non-traditionnels » dans les musées. On doute très sérieusement que ce soit efficace mais qu’importe, si ça peut inciter ne serait-ce qu’une seule personne à franchir les portes d’un musée pour la première fois, on s’incline.

Trois semaines plus tard, le 14 février, à l’occasion de la Saint Valentin, la National Gallery (Londres) lançait le hashtag #PaintedLovers (partagez vos œuvres préférées en rapport avec l’amour) tandis que le Centre Pompidou créait Love Koons. À renforts de (nombreux) messages sur internet, d’affiches et d’un sticker sur place, l’institution parisienne invitait les visiteurs de la rétrospective Koons à « 1. Faire un selfie dans l’exposition avec le Hanging Heart de Jeff Koons – 2. Le poster avec #LoveKoons sur Instagram / Twitter », la photo qui remportera le plus de likes sur facebook permettra à son auteur de gagner le catalogue de l’expo.

Vivement critiqué sur les réseaux sociaux -souvent de manière exagérée-, seule une quarantaine de couples se sont prêtés au jeu, alors même que l’exposition est la plus populaire sur twitter et instagram (une visite virtuelle est possible grâce aux photos postées sur ces réseaux). On regrette un peu que le Centre Pompidou, d’habitude si intelligent, ait viré pour l’occasion culcul (excusez l’expression), et surtout n’ait pas laissé libre cours à l’imagination des visiteurs en leur permettant de prendre un selfie où ils le souhaitaient (la réinterprétation du Made in Heaven par exemple nous aurait sans nul doute permis de rire un peu plus).

"merci à Shakira pour cette publicité planétaire inattendue"
« merci à Shakira pour cette publicité planétaire inattendue »

Les musées ont rapidement compris à quel point la mode du selfie pouvait faciliter leur stratégie de communication et semblent bien décidé à en profiter. Phénomène viral par excellence, chaque partage ou like d’une photo contribue à moindres frais à une meilleure visibilité de l’établissement auprès d’un public connecté (donc relativement jeune). Début janvier, le musée d’art moderne de la ville de Paris lançait une soirée « take à selfie » dans le cadre de l’expo David Altmejd (maintenue malgré les attentats, en passant).

Les e-influenceurs sont de fait une cible de choix pour les musées. Quand les stars viennent d’elles-mêmes, Beyoncé et Jay-Z au Louvre ou outre-Atlantique Katy Perry à l’Art Institute de Chicago, les musées y voient un bon coup de pub. On se souvient qu’en 2010 le musée d’Orsay remerciait pompeusement la chanteuse colombienne Shakira d’avoir posté une photo d’elle à côté de l’Olympia de Manet, un musée où la photographie est pourtant interdite (sans que l’on sache vraiment pourquoi) pour le visiteur lambda : « message destiné à presque 54 millions de fans, 250.000 like, près de 8000 partages et plus de 12.000 commentaires en quelques jours ! Nous sommes bien obligés de dire merci à Shakira pour cette publicité planétaire inattendue… ».  


Le museum selfie est devenu un phénomène social, il permet aux utilisateurs de dire à leurs abonnés « j’y étais, voilà la preuve », en négligeant parfois les œuvres qu’ils ont à leur portée : un De Vinci, un Van Gogh ou un Koons ne servant que d’un prétexte à se montrer (les québécois parlent à raison d’ « égoportrait »). Heureusement, certaines actions tendent à contrecarrer la tendance, l’artiste anglais Douglas Fishbone par exemple met ainsi au défi depuis quelques jours les visiteurs de la Dulwich Picture Gallery (Londres) d’identifier parmi les centaines de chefs-d’œuvres originaux dans les collections, la copie made in China qu’il a lui-même glissé, invitant par ce biais là les visiteurs à se montrer attentifs uniquement aux œuvres.

Il suffit de se poster quelques minutes dans une salle fréquentée d’un grand musée pour remarquer que le personnel de surveillance est plus occupé que jamais à faire respecter des consignes élémentaires : « pas de flash, ne pas toucher aux œuvres, respecter une distance de sécurité » à cause justement des selfies. Des consignes pas toujours respectées par les participants au museum selfie day, certains par exemple croyant intelligent de vouloir imiter les images (carrément absurdes) de certains tumblr où les personnages de tableaux/les sculptures se photographient à bout de bras. On ne citera que Museum of Selfies pour exemple.

On se rappelle qu’en 2014, un étudiant avait brisé une jambe d’une statue à l’Académie des Beaux-Arts de Brera (Milan) en voulant s’asseoir sur elle pour faire une photo. Nous sommes mêmes relativement étonnés qu’aucun autre incident grave ne se soit produit depuis. L’interdiction des « selfie sticks » dans les musées américains (les établissement français sont relativement épargnés par ce phénomène) est une mesure de plus pour garantir l’intégrité des œuvres et réduire l’empiètement de certains sans-gênes sur l’espace personnel de chaque visiteur (imaginez si tous les touristes devant la Joconde tenaient une perche à bout de bras).

Sans aller à dire comme d’autres que c’est un fléau, on s’interroge sur la multiplication des hashtags et de certaines initiatives connectées parfois artificielles, dont on ne voit pas toujours la pertinence pour le public.  Par bonheur, on trouve aussi un tas d’actions  intelligentes qui permettent de valoriser les collections, le personnel du musée ou qui servent à féderer les visiteurs : #jourdefermeture chaque semaine (les musées partagent leurs coulisses), #askacurator une fois mi-septembre (les musées répondent à vos questions), mais pas que.