Billet d’humeur #1 : coup de gueule et bonnes résolutions

L’art est-il devenu est un pur produit de consommation ? Les musées, une entreprise comme une autre ? À en croire la stratégie purement marketing du Grand Palais, je réponds oui.

Hans Holbein le Jeune, Les Ambassadeurs, 1533, Londres, The National Gallery
Hans Holbein le Jeune, Les Ambassadeurs, 1533, Londres, The National Gallery

13 janvier 2015, le Grand Palais publie une petite annonce des plus étonnantes : « Le Grand Palais cherche ses ambassadeurs ». Je pense tout d’abord au superbe tableau d’Hans Holbein le Jeune conservé à la National gallery de Londres (clin d’œil à l’expo sur Les Tudors prévu au musée du Luxembourg ?) avant de poursuivre l’annonce. « Ambassadeur » ? Un «  amoureux des arts, de Paris, de l’histoire et des réseaux sociaux » selon les mots du Grand Palais, le dictionnaire nous aurait donc menti…

En quoi ça consiste ? Les ambassadeurs pourront déambuler entre les différentes expositions et participer aux nombreuses activités (vernissages, projections, rencontres…) du Grand Palais et du musée du Luxembourg grâce à une carte Sésame offerte à chacun d’entre eux, un abonnement à l’année coûtant 65€ pour les visiteurs lambda, à la condition de s’en faire le relais (quatre mentions dans le texte) sur les réseaux sociaux et sur leur blog -si ils en ont un. Une petite annonce qui ressemble à s’y méprendre à une offre d’emploi, le Grand Palais demandant l’envoi pour chaque candidature d’un « descriptif succint de votre personne et de votre e-personne » (l’équivalent d’un CV et d’une lettre de motivation ailleurs).

Le 27 janvier, les postes étaient pourvus, les sélectionnés heureux, les candidats recalés déçus. Grâce à twitter, on dénombre une dizaine d’ambassadeurs -que je ne nommerai pas ici pour ne pas leur faire de publicité-. Chacun est évidemment libre de faire ce qu’il veut, notamment d’accepter de se faire le relais d’une institution qui n’en a franchement pas besoin, là n’est pas le problème.

De nombreux musées organisent des soirées ponctuelles, distribuent des invitations aux vernissages à leurs « amis », leurs « fans », celles-ci n’engagent en rien les visiteurs, aucun encore ne s’était attaché les services d’une communauté d’happy few prêts en échange d’un pass, de cartons d’invitations et d’autres extras, à parler du musée (en bien, c’est mieux) et à défendre ses intérêts. Il sera difficile à l’avenir de ne pas soupçonner ces quelques blogueurs d’être moins critiques vis à vis des expos, du contenu (parfois discutable) publié par le musée, et d’encourager pour de mauvaises raisons leurs lecteurs à visiter le Grand Palais.

Aussi longtemps que vivra le blog Paricultures, je n’accepterai pour rien au monde de sacrifier mon indépendance, je continuera à refuser presque toutes les sollicitations et à ne garder que les rares invitations vraiment pertinentes (il est bon de signaler au passage que le Grand Palais m’avait contacté par e-mail deux ans plus tôt pour participer à l’aventure des ambassadeurs). ; je continuerai surtout à parler des petits musées, des centres d’art souvent peu fréquentés, des expositions sous médiatisées… Le blog fêtera son troisième anniversaire dans quelques semaines, plus que jamais j’ai envie de partager avec vous mes coups de cœur, mes découvertes, des indiscrétions… bref tout ce qui m’anime depuis le début.

Depuis plusieurs années, le Grand Palais a multiplié ses campagnes de publicité dans l’espace public (déferlement d’affiches et de panneaux publicitaires dans Paris), s’offrant même le luxe de communiquer en dehors des périodes d’expositions. Il est désormais devenu impossible d’ignorer le programme complet du musée, même sans les suivre sur les réseaux sociaux. Le Grand Palais accueille de plus en plus de monde, s’offre une visibilité toujours plus grande (par l’intermédiaire de youtubeurs, et maintenant de blogueurs) quitte à négliger le confort de visite de ses visiteurs, toujours plus nombreux.

Je ne ferai aucun commentaire sur la confusion qui s’opère désormais entre les expositions et les simples locations d’espaces (publi-expos, ventes aux enchères, évenements commerciaux) mis sur le même plan dans le programme, là n’est pas le sujet. La machine Grand Palais (on ne parle ici que de la communication) broie tout sur son passage, et menace à court terme l’équilibre avec les autres musées en monopolisant l’espace public(itaire) et l’attention des parisiens comme des touristes. En réponse à cette offensive, je m’engage solennellement à ne plus parler du Grand Palais, ni sur le blog ni sur les réseaux sociaux, et ce malgré la belle programmation qu’il nous réserve cette année (Velázquez, Icônes américaines, Picasso et l’art contemporain…). Saluons au passage toute les équipes, en particulier des commissaires scientifiques, qui bossent sur les expositions et dont l’excellent travail se retrouve parfois décrédibilisé par la stratégie web adopté par le Grand Palais (comme ce fut le cas pour Auguste). Je vous encourage plus que jamais à fréquenter les musées et les centres d’art, parfois menacés, qui prêtent attention à l’ensemble de leurs visiteurs et qui offrent une programmation au moins aussi passionnante que les grandes institutions.

Sur ce, je vous souhaite une belle et heureuse années 2015, remplie d’art !